Entretien

Dans le noir ?

Dans le noir?

Entretien - Dans le noir ?
UNE RÉUSSITE QUI EN MET PLEIN LA VUE !

En 1994, le concept de manger dans l’obscurité guidés par des personnes non-voyantes est lancé en Allemagne par le professeur Heinecke (« Dialog Im Dulken ») et un créatif français, Michel Reilhac. Il s’agissait alors d’évènements éphémères nommés « Goût du noir ». Encouragé par ce dernier et soutenu par l’association Paul Guinot, Edouard de Broglie, entrepreneur spécialisé dans l’innovation crée le premier restaurant « Dans le noir » à Paris le 14 juillet 2004.

« J’étais aidé par Didier Roche, entrepreneur non-voyant et vice-président de l’association et par Fabrice Roszczka, salarié animateur, responsable du projet « Le Goût du Noir ». Côté banque, nous avons essuyé treize refus ! » s’amuse-t-il aujourd’hui. Le succès est immédiat. Les médias s’emparent de ce concept novateur et le public répond présent dès l’ouverture. Un succès qui ne se dément pas et qui a imposé depuis « Dans le noir ? » comme une Institution incontournable de la Capitale.

Et qui s’est décliné en lieux comme en évènementiels en France et à l’international... En 2004 a lieu la première ouverture d’un restaurant« Dans le Noir ? » à Londres, puis en 2006 le second dans la Capitale anglaise. Il y aura ensuite Barcelone en 2009, Saint Pétersbourg et Nairobi au Kenya récemment, ainsi qu’un spa parisien « Dans le noir ? » en 2011.

Aujourd’hui, le groupe (Ethik Investment) réunit 60 personnes en Europe avec un chiffre d’affaires de plus de 6 M d’euros. Aujourd’hui, le Groupe possède 50% de son personnel en situation de handicap et compte sur 60 salariés permanents et 200 consultants le plus souvent issus de la diversité. « Nous sommes devenus une entreprise de référence dans le domaine de l’intégration du handicap dans le monde du travail. Ce qui démontre qu’une entreprise socialement innovante et intégrant la diversité comme une force peut être créatrice de valeur ! » s’enorgueillit à raison Edouard de Broglie.

« Nous n’avons connu qu’un seul échec. A New York. Notre restaurant situé non loin de Times Square a fermé ses portes au bout d’un an et demi d’activités. Il n’était pas rentable » souligne Didier Roche. « Dans le Noir ? » prouve que lorsque l’on regarde le handicap comme une différence et non comme un frein, cela ouvre aux entrepreneurs un champ d’innovation considérable. « Pour parvenir à la mise en place de nos concepts, qui de plus performant pour opérer dans le noir que des personnes aveugles ? Elles sont là parce qu’elles y sont les meilleures ; vous ne les croiserez peut-être pas aux pianos de nos cuisines, parce que la performance ne serait pas forcément au rendez-vous, mais elles sont des guides merveilleux qui enthousiasment nos visiteurs depuis nos débuts. Les bonnes personnes aux bonnes places, avec pragmatisme et sans dogmatisme ou a priori... et ça marche ! » insiste Didier.

« Dans le groupe Ethik Investment, nous considérons les personnes handicapées comme des collaborateurs égaux, c’est-à-dire avec les mêmes droits, mais aussi les mêmes devoirs. Ils occupent des postes à tous les niveaux de responsabilité, depuis la direction générale jusqu’à l’accueil du public, mais ils sont aussi formateurs, experts, consultants, testeurs... Dans ce véritable laboratoire d’innovation sociale devenu une PME prospère et indépendante, nous avons fait de notre diversité une force, en associant nos différences et nos qualités – au point peut-être de considérer la diversité comme la norme au sein de nos entreprises ». Le discours est rôdé mais les faits sont là !

À travers toutes ses activités, le groupe sensibilise chaque année non seulement le grand public, mais aussi les décideurs et employés de nombreuses entreprises, collectivités et institutions aux problématiques, enjeux et opportunités liés à la diversité, au handicap et à la différence. Cette démarche d’acteurs industriels partageant une expérience unique montre notamment que le handicap ne masque pas le talent, preuve faite dans plusieurs pays d’Europe et au travers d’événements ou d’expériences temporaires dans le monde entier.

Les entreprises du groupe accueillent chaque année près de 150 000 personnes en moyenne sur leurs différents établissements et sur les 75 événements organisés pour leurs clients dans le monde entier (soit plus d’un million de personnes dans une dizaine de pays depuis l’ouverture du premier restaurant en 2004). Le groupe est composé de deux pôles, l’un avec les restaurants et les spas, l’autre avec la société Ethik Connection pour accompagner le déploiement des politiques handicaps qui comprend le département Ethik Event, spécialiste de l’évènement utile et responsable, des expériences sensorielles et de la sensibilisation à la différence, Ethik Management, un département conseils et formations et Ethik Image, studio graphique et division conseil en stratégie RSE et communication accessible. » précisent Maureen Gaboulaud, chargée de communication, et Chanael Lenoir, responsable relations entreprises.

De façon plus directe, le groupe Ethik réalise des audits, accompagne dans l’emploi de personnes handicapées dans de grandes entreprises, organise des séminaires, des formations... Cela concerne plus de 150 personnes non- voyantes, 44 déficients visuels, 19 personnes sourdes, 14 personnes à mobilité réduite et marginalement d’autres formes de handicap physiques et mentaux.

« D’une idée qui trainait dans le milieu associatif depuis des années, nous avons réussi à en faire une véritable entreprise avec des emplois pérennes, nous avons développé une activité économique autour d’une expérience sensorielle, humaine et sociale unique afin de sensibiliser les Français au handicap ! Ce n’est pas la moindre de nos fiertés... » conclut Edouard de Broglie.

TROIS QUESTIONS À DIDIER ROCHE

QUEL REGARD PORTEZ-VOUS SUR VOTRE PARCOURS ?

On a commencé dans le champ associatif pour faire un concept grand public qui s’est déployé même à l’international. On accompagne les grandes entreprises dans leur politique sur le handicap. C’est une immense satisfaction ! Avoir créé un modèle économique viable, rentable et performant ! Notre but n’est pas de devenir les plus riches du cimetière mais d’œuvrer pour le bien de tous. Il y a un proverbe africain qui dit : « Seul on va plus vite mais ensemble on va plus loin ! » et pour rien au monde, je ne changerai l’histoire !

VOUS CITEZ L’AFRIQUE, C’EST UN CONTINENT QUI VOUS TIENT À CŒUR ?

Nous avons lancé une action favorisant l’électrification des écoles. C’est du mécénat et nous donnons une grande partie de nos bénéfices pour soutenir cette action. Nous essayons d’entrainer d’autres entrepreneurs dans ce projet. Notre objectif au départ était modeste avec l’espoir de toucher quelques écoles, nous avons multiplié par dix cet objectif ! Nous ne changerons pas le monde avec nos cœurs et nos énergies d’entrepreneurs mais on contribue à apporter un peu de culture et de bien-être. Et puis, qu’un non-voyant apporte la lumière me réjouit !

D’AUTRES PROJETS ?

Heureusement ! Il y a des tas de projets que nous n’avons pas développés... Certains à regret ! Nous ouvrons prochainement rue Quincampois à Paris une boutique « Dans le noir ? » avec des produits à déguster dans le noir. Il s’agit de ramener les gens sur le contenu et plus sur le contenant. Qu’ils oublient le packaging ! Nous offrons une large gamme de produits alimentaires choisis par nos testeurs. Nous développons le concept de nos spas également... Et puis, on est en plein travail autour de l’autisme pour qu’ils puissent trouver leur place au sein des entreprises. Nous sommes aussi des « chasseurs de têtes » pour répondre aux besoins des sociétés... Je dis souvent à nos collaborateurs que chez nous travailler est aussi une philosophie !