Dossier

Humour et Handicap

Humour et Handicap

01/01/2015
Peut-on rire de tout?

« JE ME SUIS DÉJÀ MIS À LA PLACE D’UN HANDICAPÉ, SURTOUT À CELLE DE PARKING »

Drôle, non ? A chacun d’en juger ! Car l’humour est une forme railleuse de l’esprit qui s’attache à souligner le caractère comique, ridicule, absurde ou insolite de certains aspects de la réalité de la vie comme des êtres. Mais, si cette définition est universellement acceptée, ses formes sont diversement appréciées d’une culture à l’autre, d’une région à une autre, d’un point de vue à un autre ; si bien que ce qui est considéré, par certains, comme de l’humour, peut être pris, par d’autres, comme une moquerie ou une insulte. Fin des années 90, Patrick Timsit qui incarnait un chirurgien-mécanicien dans un sketch tant décrié faisait dire à son personnage « Les mongoliens, c’est des prototypes. On s’en sert pour prendre des pièces détachées. C’est comme les crevettes roses, tout est bon, sauf la tête. » l’Unapei (Union nationale des associations de parents et amis d’enfants inadaptés) était montée au créneau en dénonçant un dépassement des limites et une atteinte à la dignité. Tout en insistant sur la souffrance d’une population déjà exposée au regard et à la méchanceté. Gilbert Collard, alors défenseur d’une famille plaignante avait déclaré : « Si on rit de tout et si on rit des événements, un jour, les événements se riront de nous. » La charge pouvait paraitre disproportionnée pour un Patrick Timsit profondément désolé. « Je parlais à travers un personnage abominable pour dénoncer et pas blesser ! J’ai cru que je pouvais m’exprimer sur ce sujet, avec mes mots, ma façon rentre-dedans. Ça n’est pas passé, c’est raté.» Cette affaire qui s’est terminée par une conciliation pose la problématique de l’humour et du handicap. Peut-on rire de tout et avec tout le monde, la « blagounette » dans la sphère familiale ou amicale qui libère un rire ou un grincement de dents n’a pas le même impact et la même teneur quand elle est formulée par un artiste qui en fait son métier (et l’actualité récente avec la polémique de Dieudonné, le mal nommé, l’illustre). L’humour est une arme et, comme toute arme, peut blesser si elle est au service d’un combat malsain. La question posée pour l’humoriste est de mettre son « savoir-rire » sous la bonne bannière. On recense rien qu’à Paris intra-muros 85 « one (wo-)man show » - et le rire est mangé à toutes les sauces dont certaines, d’ailleurs, ont dépassé la date de péremption et donnent des maux de tête et de cœur ! Il suffit d’allumer la télé, la radio, l’ordinateur ou de déplier son journal pour se confronter à toutes les formes de l’humour.

« L’homme souffre si profondément qu’il a dû inventer le rire »

Notre époque est « humorivore ». Elle est même à la dérision systématique... Toutes les périodes de crise l’ont été ! Le rire permet de faire un pied de nez au quotidien, à l’existence. Nietzsche affirmait : « L’homme souffre si profondément qu’il a dû inventer le rire ». Le rire est une soupape, une respiration. Il offre le recul nécessaire et fait tomber les masques en rapprochant les gens. On rit de tout mais surtout des travers de chacun. C’est un miroir au reflet parfois déformant. Le trait est souvent exagéré, grossissant... Et parfois blessant ! Mais, que ce soit Jérémie Ferrari qui brocarde volontiers dans ses sketchs son complice l’humoriste Guillaume Bats, qui souffre d’une forme sévère d’ostéogenèse imparfaite, la bande dessinée « La bande à Ed » qui met en scène depuis 2006 des copains tous atteints d’un handicap, la série « Vestiaires » sur France 2 jouée par des acteurs handicapés - troisième saison en cours -, Gaspard Proust ou Pierre-Emmanuel Barré et leur humour caustique, le film « Intouchables » et son retentissant succès ou d’autres encore... Tous à leur niveau ont contribué à ouvrir des portes, à faire réagir, à lancer des débats, à exprimer des points de vue, à dénoncer les affres du quotidien. Ils prouvent que traiter la différence par le rire bouscule aussi les préjugés... Et dans une époque aseptisée où tout fait polémique, il est bon d’avoir des espaces de liberté d’expression et... d’humour !


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