Histoire

Sur les traces du handicap

Sur les traces du handicap

01/01/2015
Réparer et appareiller au temps de Clovis et Charlemagne
VALÉRIE DELATTRE

est archéo-anthropologue à l’Inrap (Institut National de Recherche en Archéologique Préventive) et chercheure titulaire à l’UMR 6298 ARTeHIS - Université de Bourgogne. Spécialiste des pratiques funéraires et cultuelles de la Protohistoire au Moyen-Age, elle a publié de nombreux articles et contributions sur le traitement spécifique réservé aux tout-petits et a revisité la religion celtique par ses travaux sur les rites gaulois qui transforment certains défunts en offrandes faites à des divinités souterraines.


On le sait, les situations de handicap du passé, permettent à l’archéo- anthropologue d’accéder au plus intime de l’humain, à la fois dans sa composante biologique (pathologies osseuses et accidents de la vie) mais aussi dans son fait social, car il peut étudier la qualité des soins, des réparations proposées et des appareillages inventés. Etudier le « corps différent » permet de dépasser l’anecdotique pour inscrire la démarche scientifique au centre des questionnements sur le statut des personnes handicapées au sein de leur communauté.

De façon générale, on ne retient du temps de Clovis puis de Charlemagne, ce premier Moyen Âge des historiens qui s’étend de la fin du Vème siècle à l’An mil, que la création par l’Eglise des maisons hospitalières issues des grandes abbayes, ces Matriculae, accueillant les faibles et les malades en raison de leur inaptitude au travail. La légende populaire se souvient aussi de quelques grands aristocrates (la puissante reine Arégonde, dont le squelette a été retrouvé dans l’abbaye Saint-Denis et sa poliomyélite ou Berthe, mère de Charlemagne, dite « au grand pied ») et de la masse des miséreux arpentant les « Vies » de Saints faiseurs de miracles. En parallèle, l’archéologie funéraire autorise, elle aussi, l’observation de nombreux sujets atteints de pathologies invalidantes, ayant bénéficié de soins et d’appareillages divers.

PATHOLOGIES ET SOINS

C’est souvent, dès l’intervention de terrain, la lecture d’une discordance d’une posture (comme un membre inférieur anormalement fléchi ou l’installation pragmatique d’un bossu dans sa fosse sépulcrale) qui attire l’attention des archéologues sur l’existence d’une pathologie invalidante. Autre observation immédiate, bien avant l’étude en laboratoire, l’amputation, forcément visible, d’un membre, à l’image de cette vieille femme doublement amputée tibiale retrouvée la nécropole carolingienne de Serris-les-Ruelles (Seine-et-Marne) renseigne quant au handicap et à son traitement chirurgical en des temps souvent jugés obscurs.
Et si amputation suppose le plus souvent cicatrisation des tissus osseux et survie durable du patient après une opération plutôt rudimentaire, elle dit aussi prothèse et techniques d’appareillage ! Car, de tout temps, les hommes ont su détourner des branches pour inventer des bâtons, des cannes, des substituts de fortune destinés à remplacer un membre défaillant - ou inexistant - et ainsi favoriser leur autonomie et leur locomotion.

PROTHÈSES ET APPAREILLAGES

Au cours du premier Moyen-Age, comme le soulignent à la fois la littérature et l’iconographie, les dispositifs compensatoires pour pallier l’amputation d’un membre inférieur sont assez simples : amputé puis replié sur une coque ou un arceau en bois engainant, le membre concerné est immobilisé par des sangles en cuir ou des lanières textiles. Avant de connaitre d’importantes modifications technologiques avec surtout l’ingéniosité d’Ambroise Paré au début de l’époque moderne, ces mêmes prothèses, sans grande modification, seront encore représentées sur les chapiteaux romans du XIIème siècle et aussi, de façon plus tardive, dans certains tableaux de Bruegel comme « Les Mendiants ». On peut, à titre d’exemple, mentionner l’enluminure du VIIème siècle de la Bible d’Hermon d’Auxerre et la posture acrobatique d’un petit sujet amputé tibial droit et appareillé. De même, le petit chasseur maure de la mosaïque de la cathédrale de Lescar restitue des modalités d’appareillage antérieures au XIIème siècle et encore largement usitées.

Si les prothèses de membre inférieur sont à la fois figurées et retrouvées in situ car n’étant pas dissociées du défunt lors de l’inhumation, exceptionnelles restent celles des membres supérieurs à l’image de l’exemplaire, à ce jour encore unique et daté du VIIème siècle, mis au jour dans la nécropole mérovingienne de Cutry (Meurthe-et-Moselle) : dans une tombe masculine, a été retrouvé un appareillage prothétique ingénieux (équipant le membre droit amputé de la main), se présentant sous la forme d’une fourche plate en fer à double pointe, fixée par deux lanières de cuir à l’avant-bras et maintenues par deux boucles en métal, le tout destiné à offrir un minimum d’autonomie au sujet amputé.

De la même manière que pour compenser la perte d’un membre, l’aide à la déambulation s’est toujours imposée, avec un simple bâton ou avec une béquille à appui axillaire. Outre les nombreuses représentations de ces objets (depuis un bas-relief égyptien de 2830 avant J.-C. et figurant un sujet poliomyélite jusqu’aux gravures modernes des soldats blessés Jacques Callot), l’étude anthropologique de certains sujets témoigne de traumatismes musculaires liés au béquillage dit « à l’ancienne ». Il est ainsi possible d’observer des atteintes de l’articulation de l’épaule, des hyperfonctionnements des muscles du bras ou des fractures de fatigue du corps de l’omoplate. Cet exemple figure sur le couvercle d’un sarcophage retrouvé dans la collégiale de Saint-Georges et Sainte-Ode-d’Amay (Belgique) et daté du VIIème siècle. Il s’agit de Chrodoara, dame de la noblesse austrasienne, représentée vêtue d’un voile et d’une longue robe échancrée. Sa main droite tient un bâton s’achevant par une barre horizontale et aux deux extrémités recourbées. Plutôt que d’y voir l’insigne ostentatoire de ses fonctions d’abbesse (comme la crosse d’un évêque), on peut envisager qu’il s’agit d’une béquille, cet objet faisant référence à un épisode de la vie de la sainte : un miracle consigné dans sa biographie conservée relate la guérison de cette noble dame au pied et à la jambe « desséchés ». Le couvercle, très réaliste, indiquerait alors le signe de cette guérison, le bâton d’aide à la marche ayant été associé à la défunte lors de son dépôt dans la cuve du sarcophage.

Représentés sur toutes formes de supports ou mis au jour dans les nécropoles, ces sujets apparaissent pleinement inscrits dans la vie quotidienne de leurs contemporains et ne semblent en aucun cas marginalisés pour cause de handicap...

PLACE DES SÉPULTURES : PAS D’EXCLUSION ET INCLUSION

En archéologie funéraire, la plus évidente observation de la différence s’exprime, si la règle et la liturgie en vigueur contraignent au regroupement, par la mise à l’écart d’une sépulture. Or les cas de situation de handicap se détectent au sein même des nécropoles et non dans leurs marges. Ainsi en est-il pour l’enfant de 5/6 ans, atteint de trisomie 21 (handicap difficilement lisible en archéologie), retrouvé dans un sarcophage du Vème siècle à St-Jean-des-Vignes (Saône-et-Loire). Sa place, et celle de ses semblables jusqu’au XIXème siècle, ne gêne en rien le fonctionnement social du groupe, et son histoire, lisible au travers des pratiques funéraires, confirme une parfaite intégration à la société.

Dans la nécropole d’Echenoz-la-Méline (Haute-Saône), un homme mature (de la première moitié du VIIème siècle) présente d’importantes déformations du membre inférieur gauche, d’origine sans doute congénitale, entraînant une importante boiterie. Lui ont toutefois été associés une ceinture avec une plaque- boucle en fer argentée et un scramasaxe (petite épée typique de l’époque mérovingienne). La présence d’une arme est essentielle dans ce contexte et la présence de ce scramasaxe, maintenu dans la mort, est évidemment à mettre en relation avec une position sociale favorisée que le handicap n’a jamais empêchée.

Si la pathologie invalidante et le handicap ne semblent pas exclure du groupe des vivants comme de la communauté des morts, un soin particulier paraît apporté à ceux dont le corps différent ne saurait être installé dans la tombe selon les prescriptions liturgiques en vigueur ; les membres inférieurs, graciles et hyperfléchis par une affection invalidante du sujet mérovingien de Pontault- Combault (Seine-et-Marne), sont ainsi ramenés en avant sur le buste et maintenus comme tels dans la mort. On pourra noter aussi des positions latérales inédites, rares en contexte carolingien, dévolues à des sujets bossus que leur difformité rend impossible à ensevelir sur le dos.

Il ne faut pas, pour autant, en conclure à une vision angélique de « non marginalisation » des sujets handicapés : d’autres contextes, comme un ensemble carolingien strasbourgeois composé d’invalides rejetés en périphérie urbaine, renvoient à des situations rudes et brutalement sélectives. Les catastrophes naturelles, les famines et les guerres condamnent certains infirmes à grossir les populations mendiantes urbaines. Le facteur économique est lui aussi discriminant : en période d’abondance et de sécurité, le « corps différent » est accepté mais lors de crise et de famine, il est prioritairement relégué et considéré comme une bouche inutile.

Cette lecture immédiate des êtres humains paraît battre en brèche nombre de poncifs véhiculés sans la grille d’une étude minutieuse et sans aucun biais culturels. L’archéo- anthropologie, au plus proche des gestuelles du quotidien que restituent les modes d’ensevelissement, éclaire des comportements lointains encore inaccessibles à une autre forme d’approche.