TOUR DU MONDE DU HANDICAP

TOUR DU MONDE DU HANDICAP

01/01/2015
TOUR DU MONDE DU HANDICAP - DESTINATION L'INDE

« Le fauteuil peut être autre chose qu’un simple moyen de locomotion »

résenté dans notre dernier numéro, le tour du monde du handicap d’Emma et Thomas, fondateurs de l’association HandiCap sur le Monde, est un projet d’un an autour de la planète, qui met en avant des initiatives hors du commun en matière de sport et d’emploi dans le handicap. Pour comprendre la situation, découvrir les organismes existants et vivre de l’intérieur ces projets innovants, ils ont visité 11 pays du globe et travaillé main dans la main avec les structures locales de ces pays.

Nous posons nos valises avec eux pour une première étape dans un pays fascinant : l’Inde. Emma et Thomas ont démarré leur aventure dans ce pays, et y sont restés un mois. Un mois durant lequel ils ont rencontré plusieurs organismes dans la région traditionnelle et peu touristique du Gujarat, au nord de Mumbai. ́
L’Inde est un pays fort de nombreux contrastes qui évolue à une vitesse démesurée. Au-delà de la vie indienne en tant que telle, HandiCap sur le Monde s’est plus particulièrement questionné sur la vie des personnes en situation de handicap, le regard porté sur eux, leurs relations, et bien sûr l’emploi à leur niveau.

L’Inde est le deuxième pays le plus peuplé au monde avec plus d’1,2 milliards d’habitants, entre 30 et 50 millions d’entre eux sont en situation de handicap. Les déficiences visuelles sont particulièrement importantes. Les atteintes visuelles, telles que la cataracte, affectent en effet de nombreux indiens, en raison de la malnutrition et de la médiocrité des soins médicaux.
Mais si l’inclusion n’est pas pour aujourd’hui dans ce pays où les classes sociales sont tellement marquées, des initiatives existent et les opportunités en matière d’emploi sont plus nombreuses qu’on ne croit.

Dès le pied posé hors de l’avion, impossible de se tromper : poussière et odeurs d’épices, couleurs vives des saris, cacophonie incessante, des rues bondées où chacun nous dévisage... bienvenue en Inde !
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Et pourtant dès la première minute sur le sol indien, chaque personne rencontrée est chaleureuse, accueillante, et prête à nous aider. Il fait en moyenne 35 degrés, de jour comme de nuit. Notre moyen de transport quotidien est le rickshaw, moto intégrant une cabine à l’arrière pouvant accueillir de 1 ... à plus d’une dizaine de personnes.

Premier challenge à relever en arrivant au pays de Gandhi, la communication ! Nous arrivons persuadés que chacun ici parle l’anglais couramment. A New Delhi peut-être, mais pas dans une région reculée comme le Gujarat. L’expérience sera souvent difficile mais nous apprenons vite à nous faire comprendre par des gestes et quelques mots de base gujarati, le dialecte de cette région.
Seconde difficulté : la place de la femme dans la société indienne. Emma le découvre très vite et supporte mal cette mise à l’écart dans leur quotidien indien. Hormis au travail dans les associations, les indiens ne s’adressent pas à elle, même aller boire un thé chaï devant son logement en fin de journée lui vaut des regards insistants et il est vite préférable de se déplacer avec son binôme Thomas.

Avec le bon matériel et son talent, le jeune Américain participe à des compétitions de BMX et réussit en 2006 le premier Backflip en fauteuil de l’histoire, il était alors âgé d’à peine 15 ans et la vidéo de ses exploits sur Internet vont changer complètement sa vie. CNN s’empare du phénomène et réalise deux reportages sur lui, sa notoriété sur les réseaux sociaux explose, à l’époque il est le seul à réussir de telles choses en fauteuil ce qui lui donnera un statut particulier comme tous ceux qui ont su révolutionner voire inventer un sport, une discipline. Les choses vont alors s’enchaîner pour le jeune prodige, dans un premier temps, il passe beaucoup de temps à essayer de nouveaux tricks, parfois 10h par jour. Ses prouesses dépassent rapidement les frontières des États-Unis, il est sollicité dans différents pays pour des exhibitions et des conférences tout en continuant à réussir des premières mondiales puisqu’après le Backflip il réalisera entre autres le double Backflip puis le Frontflip. Pour parfaire le tout, il met un point d’honneur à rencontrer les enfants en situation de handicap pour leur montrer toutes les possibilités qui s’offrent à eux en fauteuil, en véritable père de cette discipline qu’est le WCMX, il prend le temps de montrer aux plus jeunes et surtout aux parents que le handicap n’est sûrement pas une fin en soi et que le fauteuil peut être autre chose qu’un simple moyen de locomotion, quelque chose de ludique et une source d’inspiration.

Il faut aussi s’adapter au rythme de travail indien dans le Gujarat : ici il est commun de travailler 6 jours sur 7. Mais le rythme de travail reste cependant très lent, les projets sont nombreux mais mettent du temps à être organisés.

En matière de handicap, premier constat d’ordre économique : beaucoup de personnes déficientes visuelles n’utilisent pas de cannes pour se déplacer, faute de moyens. Nombreuses sont les personnes aveugles dans la rue guidées en posant la main sur l’épaule d’amis. Les fauteuils roulants sont également un luxe que la majorité ne peut se payer. Nous avons donc régulièrement vu des personnes se traîner à même le sol pour se déplacer. Ancrés dans leur culture, les indiens sont toujours prêts à s’entraider et les personnes en situation de handicap peuvent compter sur le soutien de leurs concitoyens. Nous avons été surpris de constater que les indiens croisant une personne sans jambes, déficiente visuelle, trisomique... ne s’attardent pas en défigurant cette personne comme cela pourrait être le cas en France.

HandiCap sur le Monde passera la majorité de son séjour indien à Ahmedabad, ville de 6 millions d’habitants, où l’association travaille avec une structure très influente dans la région, Blind People Association (BPA). BPA a été créée en 1950 par un homme aveugle souhaitant développer l’inclusion des personnes déficientes visuelles dans la société indienne. Consciente des problèmes que ces personnes peuvent rencontrer, cette organisation met en place des cours, des ateliers et des aides à l’emploi pour qu’elles puissent vivre et travailler normalement. Aujourd’hui, BPA est ouverte à tous types de handicap (mental, sensoriel, moteur) et possède 15 campus où plus de 300 personnes travaillent.

Outre des cours généraux adaptés pour enfants de tout âge porteurs de handicap, il existe des ateliers pour se professionnaliser dans un métier précis (menuisier, tisseur, esthéticienne beauté, informatique, kiné, etc) mais également des opportunités de travail. Des dizaines de personnes sont en effet embauchées à temps plein pour la construction de fauteuils roulants, de chaises ou encore d’impression de magazines locaux, et pour lesquelles elles touchent un salaire mensuel.

Il est indéniable que l’économie indienne est bien différente de celle de la France aujourd’hui, et les entreprises locales recrutent à tour de bras. Mais en est-il de même pour les travailleurs handicapés ? Difficile à dire, mais l’un de nos projets mis en place avec BPA nous montre que des opportunités existent bel et bien.

« L’INDE EST UN PAYS FORT DE NOMBREUX CONTRASTES QUI ÉVOLUE À UNE VITESSE DÉMESURÉE »

JOURNÉES JOBDATING : OPPORTUNITÉS INCONTOURNABLES DANS UN PAYS EN PLEIN BOOM ÉCONOMIQUE

Depuis plusieurs années, BPA organise des rencontres entre entreprises présentes dans la région à la recherche de futurs employés et personnes handicapées en recherche active d’emploi.
Le programme est simple : le premier jour est dédié à l’inscription des personnes sur le campus, qui détaillent leurs compétences et diplômes et indiquent le type d’emploi recherché. Elles sont ensuite conviées à des formations aux entretiens d’embauche qui auront lieu le jour suivant. L’ambiance est bonne et le déroulement de la journée à l’indienne, un beau bordel organisé. Selon BPA, à la fin de la journée, ce ne sont pas moins de 1000 personnes qui se sont inscrites à cet évènement.

Des centaines d’entreprises sont ici présentes avec une demande conséquente de force de travail. Plusieurs salles d’entretiens sont mises en place au sein du campus en fonction des métiers recherchés (design, informatique, médical...) mais nous avons choisi de nous concentrer sur celle où est organisé le plus grand nombre d’entretiens et qui offre peut être des opportunités au plus grand nombre : la salle de centres d’appels et réceptionnistes. Il faut dire que parmi le développement exponentiel de l’Inde les opérateurs téléphoniques et services après-vente explosent pour répondre à la demande nationale mais aussi de pays comme le Bangladesh, le Pakistan et autres pays limitrophes. Dans cette salle, une dizaine de tables où sont présentes des entreprises locales telles que Croma & Future Group, Agies, Tech Mahendra, I call India ltd, mais également des mastodontes de la téléphonie comme Vodafone. Vodafone qui, rappelons le, dans la région du Gujarat, embauche 50% de salariés avec un handicap.

L’attente est longue devant la salle, mais chacun a droit à son temps d’échange avec ces entreprises. Lorsque la réponse est positive, les candidats repartent avec un petit papier de promesse d’embauche, voir directement un contrat pour démarrer la semaine suivante. Nous avons pu interroger certaines entreprises présentes :
« Tech Mahendra est une entreprise spécialiste dans l’outsourcing et travaille pour de grands hôtels indiens ou des opérateurs comme Vodafone, principalement dans des centres d’appels. Implantée à travers toute l’Inde ainsi qu’à l’étranger, l’entreprise recherche aujourd’hui une centaine de futurs employés pour la ville d’Ahmedabad où elle est également basée. Nous possédons une force de travail de plus de 400 personnes dans l’état du Gujarat et souhaitons l’augmenter pour atteindre 800 ou 900 employés d’ici la fin de l’année. Nous recherchons des personnes qualifiées, pouvant répondre aux demandes des clients durant 8 heures d’affilée et proposons un salaire de 4000 à 5000 roupies (nb l’équivalent de 70 euros). Aujourd’hui, 8% de nos employés sont en situation de handicap. Nous embauchons des personnes handicapées car la qualité principale que nous recherchons aujourd’hui est la capacité à pouvoir bien parler au client, et ce durant plusieurs heures. » « Je représente aujourd’hui Azure, qui est l’entreprise de BPO (Business Process Outsourcing) et KPO (Knowledge Process Outsourcing) la plus importante du pays. Cette société est basée à la fois en Inde mais aussi à l’international. Nous avons des centres d’appels de par le monde recevant des appels dans différentes langues, dont l’Hindi. Je recrute aujourd’hui des personnes indiennes pour cette branche, principalement pour des entreprises de télécommunications sur des produits mobiles. Nous avons aujourd’hui 4 bureaux en Inde et embauchons 800 personnes.

J’ai aujourd’hui un réel besoin de main d’oeuvre car je dois recruter 1100 personnes en moins de 15 jours ! J’espère donc embaucher autant de personnes que possible lors de ce jobmeeting à BPA. Le handicap n’est pas un problème pour nous, la seule chose est de savoir parler. Nous avons pu remarquer que les personnes en situation de handicap sont des personnes très travailleuses, honnêtes et tolérantes, qui peuvent travailler durant de longues heures. Elles ne sautent pas sur le premier travail venu, elles sont très fidèles à une entreprise et restent avec nous pendant des années.

De plus, si elles ont un handicap particulier, leurs autres compétences seront multipliées; par exemple elles pourront être très douées à l’ordinateur, ou avoir d’excellentes qualités de langage, en étant très polies avec le client, en décelant les accents et origines de celui-ci. Aujourd’hui nous embauchons 15 à 18% d’employés en situation de handicap. »

OÙ SE SITUE L’INDE EN MATIÈRE DE HANDICAP ?

Dans un pays où la tolérance est une valeur importante, les personnes en situation de handicap sont encore loin des possibilités d’embauche des « valides » malgré un marché en pleine expansion. Une ordonnance est actuellement en cours pour élargir la définition du handicap, qui jusqu’à présent ne définissait comme personne handica- pée que les personnes avec une déficience motrice. Ce texte – qui n’a pas encore été examiné - met également en priorité l’accès à l’éducation, à l’emploi, ainsi que des évolutions en matière d’aides.