Littérature

LITTÉRATURE DE JEUNESSE

C’est à partir des années 1980 que les auteurs français qui consacrent leur production à un public jeune commencent à explorer et à aborder de façon systématiques toutes thématiques, même celles qui sont encore parfois considérées « difficiles », comme la guerre, la migration, la différence, et donc le handicap.
Pourtant, à l’aube de l’histoire de la littérature, non seulement française mais occidentale en général, les textes sont déjà riches en personnages qu’on pourrait définir « différents », selon les canons physiques ou psychiques ancrés dans l’imaginaire collectif. En particulier, dès le Moyen Âge, la littérature populaire est animée par la présence pétillante et vive de personnages qui présentent souvent des caractères particuliers. Diformes, déficients ou grotesques, les « bouffons de cour » ou « fous du roi », dont la profession est de faire rire les gens, sont au centre de beaucoup de récits. Leur portrait ne se distance pas trop de l’image que Martial, poète latin connu pour ses Épigrammes, dessine de ces personnages présentant une difformité très marquée qui caractérise leur corps, tandis que leur image acquiert une place de plus en plus considérable parmi les pages des œuvres littéraires. Victor Hugo et Alexandre Dumas, par exemple, leur donnent un sens prononcé de l’humour, en les présentant comme des hommes courageux (car il s’agit presque toujours de figures masculines) qui osent tout dire et tout subir, et qui dévoilent une intelligence et une sensibilité hors commun et cachées dans un corps difforme.
Comment pourrait-on oublier Quasimodo, le bossu, boiteux et sourd, abandonné à la naissance par ses parents à cause de sa difformité, personnage emblématique dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo, devenu également le protagoniste de plusieurs succès cinématographiques.


S'il existe un lien étroit entre la littérature populaire et la littérature de jeunesse,à quelle époque fait-on remonter les premières représentations des personnes en situation de handicap dans les livres spécifiquement conçus pour les enfants et pour les adolescents ? La diffusion des livres français de jeunesse qui abordent le handicap se répand à partir des années 1980. Les collections pour les jeunes lecteurs, enfants et adolescents, se font sensibles aux thématiques sociales et les livres qui abordent le handicap atteignent les rayons des librairies et des bibliothèques.

Il existe des ouvrages français écrits avant cette période, mais ils ne constituent que quelques exemples sporadiques de cette production encore récente et faible. En particulier, La Neige en deuil d’Henri Troyat, publié en 1952 par les éditions J’ai lu et Le Piano à bretelles de Paul Berna, édité en 1956 par la Bibliothèque Rouge et Or, constituent les premiers deux exemples d’une littérature qui, dans la période de l’Après-guerre français, aborde cette thématique. Le premier raconte l’isolement d’un guide de montagne, Isaïe, victime d’un accident qui a tragiquement diminué ses capacités intellectuelles en le tenant inévitablement loin des sentiers qui l’ont vu grandir et vivre les meilleurs moments de sa vie ; dans le deuxième, un mystérieux aveugle joue de l’accordéon dans les rues d’un village, en ravissant tous les gens qu’il rencontre, en particulier les enfants.

Mais pour qu’un enfant ou un adolescent en situation de handicap conquièrent le jeune public, il faut attendre les années 1960. Plus précisément, en 1961 Paul-Jacques Bonzon donne vie à un roman, Les six compagnons, auquel en suivront 37, écrits entre 1961 et 1980 et publiés par Hachette. La série narre les aventures d’une bande lyonnaise composée par cinq garçons, un chien et une fillette. Dans ce groupe, le Tondu, devenu chauve et cachant sa calvitie sous un béret, est le plus grand et le plus fort de la bande, et Mady est la seule fille du groupe, paralysée et souffrante, mais courageuse et audacieuse ; deux personnages moins chanceux d’autres, mais dont les vertus témoignent une grande richesse d’âme.

Après cette série et dans la période qui suit, les ouvrages pour la jeunesse qui traitent du handicap se font de plus en plus nombreux. La littérature française contemporaine présente des albums, des livres illustrés et des bandes dessinées qui abordent le handicap, mais il existe surtout une variété de romans pour adolescents et préadolescents qui en parlent. En France, il y a presque une centaine de romans contemporains qui présentent au moins un personnage qui vit en situation de handicap : une quarantaine pour les lecteurs préadolescents, c’est-à-dire à partir de 8-9 ans et une soixantaine pour les adolescents, c’est-à-dire pour les lecteurs à partir de 12-13 ans. 30 livres parlent de handicap physique (dont une vingtaine de handicap moteur), 25 de handicap mental (dont une minorité d’autisme), une vingtaine de cécité, 15 environ de mutisme et/ou de surdité, 5 environ de trisomie et un de polyhandicap.

Pourtant, cette production reste, encore aujourd’hui, très limitée face à la quantité de livres que chaque année rejoignent le marché éditorial national. Par exemple, en ce qui concerne le roman, on voit une centaine de livres écrits dans les trente dernières années qui présentent au moins un personnage en situation de handicap, avec une moyenne de 3,5 publications annuelles environ, tandis que chaque année font leur entrée dans le marché éditorial français à peu près 400 romans.

La loi du 11 février 2005, « Loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées », a renforcé les actions en faveur de la scolarisation des élèves en situation de handicap, déjà entreprises par celle du 30 juin 1975. « Toute personne handicapée a droit à la solidarité de l’ensemble de la collectivité nationale, qui lui garantit, en vertu de cette obligation, l’accès aux droits fondamentaux reconnus à tous les citoyens ainsi que le plein exercice de sa citoyenneté. » L’intégration sociale et scolaire est à la base de cette nouvelle perspective. Même la littérature de jeunesse répond à cet appel et se fait plus sensible à ce sujet ; les propositions de lecture autour de cette thématique augmentent. Sur les 100 livres écrits entre 1983 et 2013, une quarantaine a été produite après 2005.

Les livres de jeunesse constituent un exemple extraordinaire de la représentation de l’altérité qui ne représente pas une erreur face à la « normalité », mais une différence qui apporte une richesse, une possibilité, une alternative. La littérature de jeunesse, par ses métaphores et ses récits, est un des instruments capables d’aider la rencontre, en dépassant la notion de différence. L’inclusion finale et l’acceptation du handicap en tant que source de découverte de l’autre, qui caractérisent presque tous les livres de jeunesse qui traitent de cette thématique, peuvent favoriser le rapprochement parmi les enfants ou les adolescents. Grâce à la rencontre, chaque individu a la possibilité de découvrir autrui et soi-même et construire avec et grâce aux autres une partie considérable de sa propre identité, qui ne doit pas se perdre et s’abandonner aux stéréotypes, aux préjugés et aux peurs.


La littérature de jeunesse peut aider les jeunes lecteurs et les rapprocher d’une meilleure compréhension du sujet, peut leur donner des réponses, mais ne doit pas leur donner LA réponse. On ne veut pas parler d’une littérature moralisatrice et trop bienveillante, même si, hélas, parfois elle l’est, mais d’une littérature qui veut, tout simplement, raconter, décrire, parler du handicap.
PAR CHIARA RAMERO